Marc Bédard, professeur en administration des affaires et gestion, qui donne en même temps des cours en économie politique, nous a livré son interprétation de ce qui se passe partout dans le monde avec l’augmentation des coûts énergétiques, notamment l’essence, causée par le conflit opposant les États-Unis et Israël à l’Iran.
Pour lui, en regardant la position des États-Unis et ce qu’ils essaient de faire, c’est un peu difficile à comprendre si on se fie à ce qu’ils disent, car ces derniers, plus précisément leur président Donald Trump, changent de discours tous les jours.
«Présentement, les États-Unis sentent depuis déjà quelques années que leur économie “tire de la patte” en descendant à tous les niveaux et aussi que leur pouvoir prend un peu de recul dans le monde (..). La rapidité avec laquelle un empire tombe, il y a différentes théories là-dessus. Certains vont dire que c’est long, mais dans beaucoup de cas, ça se fait extrêmement rapidement. Donc, dans ce sens-là, les États-Unis ont le potentiel de continuer d’être une super puissance pendant longtemps, mais pas la seule dans le monde», affirme M. Bédard.
Le professeur rappelle que le système économique ainsi que le système idéologique américains ne peuvent pas permettre l’existence de quelque chose de différent de leur modèle, ce qui rend la situation très difficile pour eux actuellement. Toutefois, la seule façon pour que les États-Unis puissent accepter une autre hégémonie, c’est s’ils parviennent à la contrôler.
En citant l’argument de certaines analyses, Marc Bédard converge avec l’idée selon laquelle les Américains veulent contrôler le pétrole, car qui détient le monopole de cette ressource dirige la planète.
Or, ajoute-t-il, il y a d’autres observateurs qui disent que peut-être les États-Unis veulent la destruction des pays du Golfe, parce que si ces producteurs de pétrole sont détruits, les Américains vont reprendre un peu plus de force en devenant, eux seuls, les plus grands producteurs dans le monde, avec la chute de Nicolás Maduro au Venezuela.
«Ces pays du Golfe ont quand même l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), un groupe qui n’est pas à la solde des États-Unis théoriquement, car ils travaillent pour eux autres. Mais, les Émirats arabes unis viennent de sortir de l’OPEP et le Qatar avait sorti l’année passée, je pense, ou il y a deux ans.»
Des effets mondiaux sur le pétrole
M. Bédard a évoqué le cas de l’Arabie saoudite qui, elle, a la capacité de transporter une partie de sa production sans passer par le détroit d’Ormuz et pour le faire, elle va le transférer par la mer Rouge alors que les autres pays du Golfe n’ont pas cette opportunité.
Cependant, il peut y avoir de gros risques pour les Saoudiens, car leurs adversaires houthis, encore appelés Ansar Allah, un mouvement politicomilitaire chiite proche de l’Iran et qui contrôle le nord du Yémen ainsi que la capitale Sanaa, peuvent les empêcher d’effectuer ce transit.
«C’est pour cela que l’Iran, stratégiquement, d’un point de vue purement d’analyse militaire ou d’analyse de pouvoir, “a gagné” la guerre. L’Iran a gagné dans le sens que les États-Unis n’ont plus de chemin vers la victoire claire. Autrement, quand on fait une guerre, on essaie de déterminer voici les étapes qu’on va franchir pour arriver à gagner (…). Ce chemin-là, il n’y a plus grand-monde qui le voit aux États-Unis à part le gouvernement qui continue sur sa pratique», a-t-il démontré.
Selon le professeur d’économie politique, les conséquences de ce conflit ne se sont pas seulement limitées au Moyen-Orient, mais elles se sont propagées partout dans le monde, notamment en Europe, en Asie, de même qu’aux États-Unis, où le prix de l’essence ne cesse d’augmenter.
Pour les Européens, dit-il, ils sont complètement en train de perdre la boule ; leurs économies sont confrontées encore plus à des difficultés liées à cette guerre ainsi qu’à leur obsession antirusse, qui pourrait les toucher fortement, car ils ne veulent plus avoir ni de gaz naturel ni de pétrole venant de la Russie.
En revanche, le gaz qatari arrive toujours en Europe malgré les attaques iraniennes ayant touché le complexe énergétique de Ras Laffan au Qatar et les risques liés au transport maritime, mais en quantités plus limitées et de manière plus incertaine.
À cause de ces dégâts énergétiques, l’administration américaine a accordé des dérogations temporaires pour lever certaines sanctions sur le pétrole russe et même iranien, afin de stabiliser les marchés mondiaux de l’énergie et de juguler la flambée des prix provoquée par cette crise en cours, ce qui n’a pas encore un grand effet.
Renforcement de l’Iran et inquiétude d’une crise prolongée
Néanmoins, comme pas mal d’analystes, Marc Bédard estime que cette guerre a au contraire renforcé la structure gouvernementale iranienne, la cohésion intérieure, et rendu le peuple plus proche de ses dirigeants. Et jusqu’à présent, les États-Unis et Israël ont déstabilisé l’économie mondiale sans atteindre leurs objectifs.
Le Canada, en particulier le Nord de l’Ontario, n’est pas du tout épargné par les conséquences de ce conflit. En fait, le prix de l’essence continue d’augmenter en atteignant ce mardi soir 199,9 à la station Esso de Hearst.
«On est touché et la première étape est le prix de l’essence. La deuxième étape pour tout le monde va être la nourriture. Pourquoi ? C’est à cause des fertilisants que l’on constate actuellement des manques partout dans le monde, y compris aux États-Unis, et cela va avoir des effets sur la production de la nourriture. La troisième étape, c’est ce qu’on appelle les chaînes d’approvisionnement, va apparaître un peu plus tard, car c’est quand les produits finis ne pourront pas être reproduits (…)», a-t-il énuméré.
Si la guerre ne se termine pas de façon très rapide, d’après Marc Bédard, ces trois étapes-là s’en viennent : l’essence, la nourriture, autrement dit l’inflation et tout le reste, et puis le gouvernement ne pourra pas le contrôler à part s’endetter davantage.
