À la tête du pays, Mark Carney s’impose progressivement comme une figure dominante, tandis que le chef conservateur, Pierre Poilievre, fait face à des vents contraires au sein même de son parti.
Aux yeux de pas mal d’observateurs et d’analystes politiques, le premier ministre Carney mise sur une approche technocratique et économique, mettant de l’avant sa crédibilité internationale et son expérience financière pour rassurer les marchés et recentrer le discours gouvernemental.
D’ailleurs, cette posture semble trouver écho auprès d’une partie de l’électorat modéré.
Devenu chef du parti libéral du Canada après le départ de Justin Trudeau, Mark Carney a rapidement consolidé sa légitimité politique en menant les libéraux à la victoire lors du scrutin fédéral d’avril dernier.
Bien que son gouvernement soit minoritaire à la Chambre des communes, il bénéficie depuis quelques mois d’un rapport de force en nette amélioration.
L’élément le plus marquant de cette rentrée parlementaire demeure toutefois la décision de trois députés conservateurs de traverser le plancher pour rejoindre les libéraux. Ces départs successifs pourraient créer une onde de choc à Ottawa et chez les conservateurs.
Autrement dit, ces transhumances réduisent l’écart numérique à la Chambre et rapprochent dangereusement les libéraux du seuil de la majorité parlementaire. En fait, sans déclencher de nouvelles élections, Carney pourrait ainsi obtenir une stabilité accrue pour faire adopter son programme législatif.
Poilievre sous pression
Chef du Parti conservateur du Canada, Pierre Poilievre demeure chef de l’opposition officielle. Toutefois, les départs récents alimentent les critiques internes quant à sa capacité à maintenir l’unité du parti.
M. Poilievre dénonce des décisions opportunistes et accuse les libéraux de chercher à consolider leur pouvoir sans passer par les urnes. Néanmoins, l’érosion de son caucus affaiblit sa posture et soulève des interrogations sur son leadership à moyen terme.
Dès la première défection, à l’automne, le chef conservateur avait tenté de minimiser l’impact politique, affirmant qu’un départ isolé ne remettait pas en cause la cohésion de son caucus ni son leadership. En fait, il soutenait alors que le cap conservateur demeurait inchangé malgré ce revers.
Mais avec la multiplication des transhumances, le ton s’est durci. À la suite du départ de Matt Jeneroux, troisième député à traverser le plancher en quelques mois, le chef conservateur a dénoncé ce qu’il qualifie de «trahison» envers les électeurs qui ont choisi ces candidats sous la bannière conservatrice. Selon lui, ces ralliements permettent aux libéraux de renforcer artificiellement leur position à la Chambre des communes sans obtenir un nouveau mandat populaire.
Certains observateurs notent que le style combatif qui avait mobilisé la base conservatrice pourrait désormais limiter son attrait auprès de députés plus centristes ou inquiets pour leur réélection.
Des transhumances qui changent la donne
Rappelons que le premier député conservateur à faire le saut a été Chris d’Entremont, en Nouvelle-Écosse. Dans un contexte de repositionnement stratégique après la défaite conservatrice, ce dernier aurait invoqué des divergences croissantes sur l’orientation idéologique du parti et sur le ton adopté par la direction.
Le départ de M. d’Entremont a été perçu comme «un signal d’inquiétude au sein de l’aile plus modérée du caucus».
Quelques semaines plus tard, Michael Ma, député ontarien, a suivi le même chemin. Selon des observateurs, son choix s’expliquerait par des tensions internes et par un désaccord avec la ligne politique nationale, notamment sur les enjeux économiques et institutionnels. Son ralliement aux libéraux a renforcé l’idée d’un malaise plus large chez certains conservateurs élus dans des circonscriptions urbaines ou centristes.
Enfin, Matt Jeneroux, député de l’Alberta, est devenu le troisième à quitter les rangs conservateurs. Son départ a surpris davantage, l’Alberta étant un bastion traditionnel du conservatisme canadien. Il aurait justifié sa décision par la volonté de travailler «de manière constructive» avec le gouvernement et d’obtenir des résultats concrets pour sa circonscription, dans un Parlement minoritaire où chaque vote compte.
«Honnêtement, c’est le discours de Davos, pour moi, qui a changé les choses. Et je crois que ça a ouvert les yeux de beaucoup de Canadiens. (…) Je ne pouvais plus rester sur les lignes de côté, et j’ai appelé le premier ministre pour rejoindre son caucus», a révélé M. Jeneroux mercredi dernier.
À ses côtés, le premier ministre du Canada, Mark Carney, a effectué un voyage la semaine dernière vers Edmonton pour accueillir officiellement M. Jeneroux comme député libéral, mais aussi comme son nouveau conseiller en matière de partenariats économiques et de sécurité.
Ensemble, ces trois transhumances pourraient traduire un climat de tensions internes chez les conservateurs tout en illustrant la capacité du gouvernement libéral à attirer des élus au-delà de ses rangs, dans un contexte politique marqué par la recherche de stabilité et d’influence parlementaire.
Un Parlement en transition
La dynamique actuelle place Ottawa dans une phase charnière. D’un côté, Mark Carney consolide son autorité et pourrait bientôt transformer un gouvernement minoritaire en quasi-majorité fonctionnelle. De l’autre, Pierre Poilievre doit resserrer les rangs et redéfinir sa stratégie pour éviter que les fissures internes ne s’élargissent.
À court terme, la stabilité parlementaire semble favoriser les libéraux. À plus long terme, tout dépendra de la capacité des conservateurs à se réorganiser et à proposer une alternative crédible face à un premier ministre qui, pour l’instant, apparaît en position de force.
La politique fédérale canadienne entre ainsi dans une nouvelle séquence, où les mouvements individuels de députés pourraient peser aussi lourd que les élections elles-mêmes.
Avec cette nouvelle arrivée de Matt Jeneroux et ces deux autres députés, le caucus libéral à Ottawa compte désormais 169 élus, se rapprochant à grande vitesse du seuil de la majorité parlementaire.
Cependant, trois élections partielles seront déterminantes, dont deux dans la grande région de Toronto, afin de pourvoir des circonscriptions considérées comme sûres pour les libéraux, laissées vacantes par les ex-ministres démissionnaires Bill Blair et Chrystia Freeland.
À cela s’ajoute que l’élection partielle qui aura lieu à Terrebonne, au Québec, rendue nécessaire par une récente décision de la Cour suprême, revêtira ainsi une importance majeure à l’échelle nationale.
