«L’IA pour moi, c’est une révolution technologique certes et son impact n’est pas seulement au niveau technologique, mais c’est aussi au niveau des compétences. Et ce qu’on constate de plus en plus, c’est que ça donne des outils pour amplifier les compétences des personnes compétentes et celles des personnes qui maîtrisent moins le sujet, mais pas pour les amener nécessairement à un niveau d’expertise.»
M. Bekhradi a également insisté sur l’importance de reconnaître que présentement, on constate une sorte de Graal ultime en matière de connaissances, puisque, peu importe la question posée à l’IA, il y a toujours une réponse ou au moins des éléments de réponse. C’est d’ailleurs ce qu’il juge impressionnant, dans la mesure où cela peut faciliter le travail de recherche, de rédaction ou de production de connaissances.
Par contre, signale le spécialiste, il est important de noter que l’IA se base sur des connaissances antérieures. Selon lui, une fausse idée a longtemps laissé croire à certaines personnes que la présence de l’IA allait peut-être faire de tout le monde des experts et des personnes compétentes.
«Mais là, ce fantasme quelque part a été brisé et de plus en plus on voit que les gens qui travaillent dans les organisations ou dans différents domaines disent que si tu as déjà une bonne base de connaissances, l’IA va venir les amplifier. À l’inverse, si quelqu’un a une base de connaissances plus limitée, ça ne va pas le rendre au niveau d’expertise extraordinaire.»
Entre gains de productivité et risques de fausse maîtrise
Alexandre Bekhradi a évoqué l’un des inconvénients de l’IA en faisant référence au concept de «LLM Fallacy» (Large Language Model Fallacy), ou l’illusion des modèles de langage, qui désigne un biais cognitif potentiellement dangereux. Autrement dit, il s’agit d’attribuer, à tort, à soi-même les compétences générées par une IA, ce qui peut créer un écart invisible entre ses aptitudes réelles et ce que l’on pense maîtriser.
Il a donné un exemple pour illustrer le phénomène de l’illusion de compétence, en faisant allusion à une personne qui utilise l’IA pour rédiger des articles en philosophie alors qu’elle ne connaît absolument rien à cette matière. Dès lors, pour cette personne qui ne possède aucune connaissance dans ce domaine, même si elle pose des questions de base à l’IA, elle n’obtiendra pas nécessairement les bonnes réponses.
Or, dans le cas contraire, soit celui d’un philosophe qui étudie ce domaine et qui a acquis des connaissances en la matière, Alexandre Bekhradi a affirmé que, dans ce contexte, les réponses obtenues seront pertinentes et utiles.
«Je constate de plus en plus cette histoire de l’illusion de compétence où, parfois, les gens pensent que si j’avais, par exemple, quatre heures pour faire une tâche donnée, avec l’IA aujourd’hui, je peux le faire de façon beaucoup plus accélérée. Alors que si j’avais entre 8 h du matin et 12 h pour faire cette tâche-là, habituellement sans l’IA, là maintenant avec l’IA ça me prend une demi-heure tout en faisant des échanges, productions de documents et ainsi de suite (…). Par contre, au lieu de commencer à 8 h, je commence à 11 h 30. Donc, ça crée une sorte d’illusion de dire que “je peux aller plus vite”, mais ça ne veut pas nécessairement dire que “oui”, tu peux aller vite, mais est-ce que tu arrives au même résultat ?»
M. Bekhradi a rappelé que les scientifiques s’intéressent à l’intelligence artificielle depuis les années 1950. Cependant, depuis novembre 2022, moment où ChatGPT a été rendu accessible au grand public, jusqu’à aujourd’hui, des améliorations considérables ont été constatées dans le domaine de l’IA.
Toutefois, le phénomène de l’«hallucination», terme qui désigne les réponses erronées générées par l’IA, demeure présent, même s’il tend à reculer notamment depuis l’année dernière.
L’autre aspect lié à l’utilisation de l’intelligence artificielle qu’Alexandre Bekhradi a développé concerne l’art de poser des questions, un concept qu’il avait étudié il y a quelques années dans le milieu de l’enseignement postsecondaire et que certains appellent la «questiologie» (l’art de poser de bonnes questions).
Celle-ci consiste à structurer de bonnes questions, à doser et à orienter les requêtes afin d’obtenir des réponses précises, créatives et parfaitement adaptées aux besoins.
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Des transformations majeures pour l’emploi
Pour le deuxième impact de l’intelligence artificielle aujourd’hui, a ajouté M. Bekhradi, il est question de la transformation et de la suppression d’emplois, car de nombreuses entreprises procèdent actuellement à d’importantes vagues de licenciements, qu’il s’agisse des entreprises des «Sept Magnifiques», soit Microsoft, Google, Amazon, Apple, Facebook, Nvidia et Tesla, ou d’autres sociétés comparables.
«Ces entreprises licencient malheureusement des employés et puis, souvent, ils disent que c’est à cause de l’IA ou des fois ils ne le disent pas. Ce qui est important à garder là-dedans, c’est que ces entreprises licencient beaucoup de personnes depuis toujours, suppriment des postes et en créent d’autres. Est-ce que l’IA est venue bouleverser le marché de l’emploi ? Je dirais que selon ma perception des choses, “oui” en partie, mais ce n’est pas la faute à l’IA (…). C’est un ensemble qui fait qu’on a actuellement cette transformation sur le marché de l’emploi.»
Enfin, dans les communautés éloignées, les milieux ruraux ou les villes dans le Nord de l’Ontario comme Hearst, Alexandre Bekhradi a soulevé une importante question quant à la façon dont ces collectivités peuvent tirer profit de l’intelligence artificielle.
«Est-ce qu’un jour, on pourrait penser qu’il y va avoir des centres de données et que ça va créer peut-être quelques emplois, étant donné que ça génère beaucoup de chaleur ? Et puis, là, on pourrait en profiter du point de vue physique. Mais aussi qu’on est en face, dans nos communautés, à des pénuries de main-d’œuvre comme beaucoup d’endroits au Canada, surtout qu’il y a très peu de ressources et le recrutement est difficile. Est-ce que l’IA ne pourrait pas venir à ce moment-là nous aider pour combler certains manques ? Pas encore pour venir remplacer les humains, mais il est doté des outils pour être plus pertinents et plus performants dans le milieu du travail (…).»
