le Mercredi 3 juin 2026
le Jeudi 29 janvier 2026 10:21 Société

Le Nord est-il prêt à relever les défis sociaux ?

  Photo : Codrin Rusu/Pexels
Photo : Codrin Rusu/Pexels

Études gouvernementales, analyses d’experts en santé publique et travaux d’instituts de politiques publiques convergent vers un même constat : dans le Nord de l’Ontario, la toxicomanie et l’itinérance sont intimement liées, formant une crise sociale bien documentée et persistante.

Le Nord est-il prêt à relever les défis sociaux ?
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De nombreux spécialistes soulignent que la relation entre ces deux phénomènes est bidirectionnelle. Autrement dit, la toxicomanie peut contribuer à la perte de logement en raison de difficultés financières, de conflits sociaux ou de problèmes de santé.

Inversement, le fait de vivre en situation d’itinérance accroît le stress, l’isolement et l’exposition à des environnements à risque, ce qui peut déclencher ou aggraver la consommation de substances.

Dans le Nord de l’Ontario, cette réalité est amplifiée par des facteurs structurels comme le manque de logements abordables, l’accès limité aux services de traitement en dépendance, la pénurie de ressources en santé mentale et l’isolement géographique.

Plusieurs rapports régionaux indiquent qu’une forte proportion des personnes en situation d’itinérance vivent aussi avec des problèmes de toxicomanie, ce qui complique leur capacité à se stabiliser durablement.

Miriam Mitron, conseillère en toxicomanie aux Services de toxicomanie Cochrane-Nord Inc. à Hearst, a partagé son expérience concernant la situation dans la ville. Elle indique que, même si ce n’est pas la seule cause, la toxicomanie peut bel et bien être liée à l’itinérance et en constituer un facteur important.

Miriam Mitron, conseillère en toxicomanie aux Services de toxicomanie Cochrane-Nord Inc. à Hearst

Photo : Ndery Dione

Selon elle, une personne qui se trouve dans cette situation va inévitablement consacrer son argent à la consommation, au détriment de la gestion du temps.

 «Quand quelqu’un consomme tous les jours ou plusieurs journées d’affilée, il perd la notion du temps à un moment donné. Est-ce que ça fait une semaine ou un mois ? Donc, comment est-il capable de payer ses factures en temps, payer le loyer ou des choses comme ça ? Et puis, les gens peuvent perdre leur logement, leur maison. C’est sûr que oui, il y a un impact. J’ai envie de dire qu’il peut y avoir aussi la santé mentale qui embarque là-dedans (…).»

Mais malheureusement, dit-elle, «ces clients-là, on ne les voit pas vraiment. Donc, les gens en itinérance, nous, on ne les voit pas nécessairement dans nos bureaux. Du fait qu’on n’a pas de centre d’itinérance ici à Hearst, soit ils vont aller directement à l’extérieur ou peut-être plus avec les systèmes d’urgence, directement à l’hôpital et ensuite sont transférés ailleurs».

La particularité de Hearst en matière d’itinérance, comparativement à d’autres villes du nord de l’Ontario où le phénomène est plus présent, s’explique par sa situation géographique, sa population relativement peu élevée, ainsi que par le manque de services permettant de prendre en charge ces personnes-là, selon Mme Mitron.

Cependant, elle a évoqué l’existence de centres de traitement lorsque les personnes souhaitent obtenir de l’aide pour changer leur situation. Ces centres sont souvent très disposés à accorder davantage de temps, comme la Maison Renaissance de Hearst, qui accueille des personnes de la région et offre des services en français.

Pour les centres anglophones, ajoute la conseillère, il faut se rendre plus loin, notamment à Timmins ou à Thunder Bay, où il existe des services de prétraitement, de traitement et de post-traitement, afin d’accompagner les personnes souvent jusqu’à leur intégration.

Concernant les solutions pour assister les personnes dont l’itinérance est causée par la toxicomanie, Miriam Mitron a rappelé qu’il faut commencer par les besoins de base. Autrement dit, on ne peut pas viser un niveau plus élevé tant que ces besoins fondamentaux ne sont pas finalisés.

En s’appuyant sur la pyramide de Maslow, Mme Mitron a expliqué que les besoins humains doivent être comblés par étapes, en commençant par les plus essentiels.

Dans le cas d’une personne en situation d’itinérance causée ou aggravée par la toxicomanie, les besoins de base comme manger, dormir et se protéger du froid ne sont souvent pas satisfaits. D’ailleurs, la priorité devient alors la survie.

En outre, l’absence de sécurité et de logement stable pourrait créer un stress constant, ce qui peut renforcer la consommation de substances comme moyen de faire face à la réalité. Le manque de relations stables, la stigmatisation et l’isolement nuisent ensuite au sentiment d’appartenance et à l’estime de soi.

Enfin, sans répondre à ces besoins fondamentaux, mentionne-t-elle, il est très difficile pour une personne de se concentrer sur le traitement de la toxicomanie ou sur un projet de vie. La pyramide de Maslow aide donc à comprendre pourquoi des solutions qui assurent d’abord la stabilité et la sécurité, comme l’accès au logement, sont essentielles pour soutenir le rétablissement.

Une pression croissante sur les communautés du nord de l’Ontario

La crise de l’itinérance continue de prendre une ampleur alarmante dans le nord de l’Ontario, où elle progresse beaucoup plus rapidement que dans le reste de la province.

Devant cette situation jugée critique, la Fédération des municipalités du Nord de l’Ontario (FONOM) presse le gouvernement provincial d’agir de façon urgente, particulièrement en matière de santé mentale et de dépendances.

Selon de nouvelles données publiées par l’Association des municipalités de l’Ontario (AMO), plus de 85 000 personnes ont vécu une situation d’itinérance en Ontario en 2025, soit une hausse de 8 % par rapport à l’année précédente et près de 50 % de plus qu’en 2021.

Toutefois, le Nord de l’Ontario est la région la plus durement touchée : l’itinérance y a augmenté de plus de 37 % en un an, comparativement à 7,8 % à l’échelle provinciale.

De plus, une analyse de l’Association des gestionnaires de services du Nord de l’Ontario (NOSDA) révèle que, bien que la région ne représente que 5 % de la population ontarienne, elle concentre désormais près de 10 % des cas connus d’itinérance. En fait, le nombre de personnes concernées est passé de 5 930 à 8 142 entre 2024 et 2025.

Le président de la FONOM, Dave Plourde, a soutenu l’idée selon laquelle «ces données confirment ce que les collectivités du Nord vivent au quotidien».

«L’itinérance dans le Nord progresse plus rapidement que notre offre de logements ; nos systèmes de santé et nos services communautaires ne peuvent suivre. Les municipalités font tout ce qu’elles peuvent, mais l’ampleur de la crise exige désormais un leadeurship ferme et une action coordonnée de la part de la province.»

La FONOM observe que l’itinérance dans le Nord est de plus en plus liée à des problèmes de santé mentale non traités et à des dépendances, notamment à la méthamphétamine et aux opioïdes.

Cette situation exerce une pression considérable sur les services d’urgence, les corps policiers, les refuges et les budgets municipaux, en particulier dans les petites communautés rurales et éloignées où les ressources sont limitées.

La FONOM réclame une réforme législative ciblée

Estimant que les mesures temporaires d’application de la loi sont insuffisantes, l’association réclame des réformes législatives ciblées. Elle demande notamment une modernisation de la Loi sur la santé mentale afin de mieux reconnaître la dépendance comme un trouble lié à l’usage de substances, ainsi qu’une révision de la Loi règlementant certaines drogues et autres substances.

L’objectif serait de permettre des interventions temporaires axées sur la santé, sans accusations criminelles, lorsque la sécurité des personnes ou de la collectivité est en jeu.

M. Plourde a insisté sur le fait qu’il s’agit d’une intervention temporaire, guidée par la compassion, et non d’une démarche de criminalisation.

«Les policiers, les paramédics et les hôpitaux de première ligne voient les mêmes personnes passer continuellement par les services d’urgence, sans possibilité de les stabiliser ou de les orienter vers des soins appropriés. Les collectivités du Nord ont besoin d’outils qui tiennent compte des réalités actuelles», révèle le président de la FONOM.

Des pressions sur le logement et les impacts économiques

Le rapport mis à jour de l’Association des gestionnaires de services du Nord de l’Ontario (NOSDA) souligne aussi une nette aggravation des pressions sur le logement dans le nord de l’Ontario.

Rappelons que depuis 2021, les listes d’attente pour le logement communautaire ont bondi de plus de 50 %, tandis que les personnes autochtones comptent maintenant pour plus de 40 % de la population en situation d’itinérance dans la région.

Au-delà de son lourd coût humain, l’itinérance pèse de plus en plus sur les économies locales, compliquant les efforts des collectivités nordiques pour attirer de la main-d’œuvre, retenir les entreprises et investir dans une croissance durable.

«L’itinérance n’est plus seulement une question sociale ; c’est désormais un enjeu économique et de viabilité communautaire pour le Nord de l’Ontario. Sans investissements soutenus axés sur le logement et la prévention, le coût de l’inaction continuera d’augmenter pour tout le monde», a déclaré M. Plourde.

Enfin, la FONOM appuie l’appel de l’AMO en faveur d’investissements provinciaux et fédéraux durables dans le logement profondément abordable assorti de services de soutien, les services de santé mentale et de dépendances, ainsi que les soutiens du revenu.

L’association rappelle par ailleurs que les taxes foncières municipales ne représentent pas une source de financement viable pour répondre à une crise d’une telle ampleur.

«Les municipalités du Nord sont à bout de souffle. Nous sommes prêts à travailler avec la province et le gouvernement fédéral sur des solutions concrètes et pragmatiques, mais le statuquo n’est plus acceptable», a conclu Dave Plourde.