L’ingénieur forestier, professeur affilié à plusieurs universités et chercheur scientifique, Nelson Thiffault, est l’auteur de plusieurs recherches et articles d’envergure. Il se spécialise en sylviculture, plus précisément dans la régénération des peuplements forestiers et la gestion de la végétation. Basé au Québec, M. Thiffault a pris le temps de bien nous expliquer les grandes différences dans les régimes forestiers des deux provinces.
Un tournant décisif en 2001 au Québec
« En fait, au Québec, c’est effectivement interdit d’utiliser le glyphosate en forêt publique depuis 2001 », indique M. Thiffault. La décision gouvernementale, prise sous pression sociale et politique, a forcé l’industrie forestière québécoise à réinventer ses pratiques sylvicoles.
Dans la Belle Province, le glyphosate est encore largement utilisé en agriculture ou parfois à très petite échelle sur des terres boisées privées, mais son bannissement en forêt publique a marqué une rupture. L’ingénieur forestier rappelle que l’utilisation de cet herbicide en forêt servait principalement à réduire la compétition des feuillus après les coupes, favorisant ainsi la croissance des conifères plantés. « Cette interdiction a obligé le Québec à développer une stratégie alternative, basée sur quatre grands axes. »
Quatre piliers pour remplacer les herbicides
Le premier axe est la planification des coupes, en évitant de transformer des endroits à dominance de peuplements feuillus en plantations de conifères, ce qui réduit la compétition entre les espèces.
Le deuxième repose sur le reboisement hâtif, c’est-à-dire planter très rapidement après la coupe afin de donner aux jeunes arbres une longueur d’avance face à la végétation concurrente.
Ensuite, on préconise l’utilisation de plants de forte dimension (PFD), produits en pépinières publiques. Plus robustes et plus vigoureux, ces semis sont mieux armés pour s’imposer dans un environnement compétitif.
Enfin, le quatrième pilier est le dégagement mécanique, effectué à la débroussailleuse par des travailleurs forestiers. Ce travail, couteux et exigeant physiquement, permet de libérer les jeunes conifères envahis par les feuillus et arbustes.
« Ce n’est pas une stratégie parfaite, mais ça a fonctionné. Elle a permis au Québec de s’adapter et de maintenir son modèle sans herbicides », résume M. Thiffault.
L’Ontario et le choix de la continuité
Pendant ce temps, l’Ontario a conservé l’usage du glyphosate, qui demeure un outil central dans ses pratiques forestières. Ici, la logique est différente : les compagnies forestières détentrices de licences d’aménagement durable (SFL) assument elles-mêmes les couts du reboisement et de la régénération.
Au cours de la dernière décennie, les entreprises forestières ont commencé à demander un plus grand volume de semis d’un an, comparativement à des plants plus robustes ayant passé jusqu’à deux ans sous les soins des pépinières. La Maison Verte, par exemple, avait dû adapter sa production en serre en investissant dans de nouvelles installations chauffées pour produire plus de jeunes plants, répondant ainsi à la demande de ses clients.
Les planteurs d’arbres sur le terrain ont la capacité de planter un plus grand nombre de petits semis au cours d’une journée, mais ils reçoivent un montant par arbres plantés inférieur à ceux qui plantent des plants de fortes dimensions.
L’économie derrière la sylviculture
L’aménagement forestier repose autant sur des choix biologiques que sur des contraintes économiques. Le cout d’un traitement herbicide est nettement inférieur à celui d’une opération de dégagement mécanique. En plus, la disponibilité de la main-d’œuvre est devenue un enjeu. « Il y a de moins en moins de gens qui veulent aller dans le bois avec une débroussailleuse. C’est un métier difficile et qui attire peu », constate M. Thiffault.
Cette réalité rend encore plus complexe une éventuelle interdiction des herbicides en Ontario. Les entreprises soulignent qu’elles auraient besoin d’un soutien gouvernemental important pour répliquer le modèle québécois, ce qui n’est pas le cas actuellement.
Les plants de forte dimension : une science derrière la production
Une part importante de la stratégie québécoise repose sur les plants de forte dimension. Il ne s’agit pas seulement d’arbres plus grands, mais de semis produits dans des récipients adaptés pour favoriser un bon ratio hauteur-diamètre, garantissant leur solidité et leur croissance rapide.
« Au Québec, les plants de forte dimension peuvent atteindre trente-cinq à quarante centimètres et avoir un diamètre conséquent, explique Nelson Thiffault. Le reboiseur est payé en conséquence parce que ce sont des plants plus lourds et plus difficiles à transporter. »
Il existe même des plants de moyenne dimension, légèrement plus petits que les PFD, mais toujours supérieurs aux semis standards utilisés ailleurs, notamment en Ontario.
Différences structurelles et contraintes financières
« Il y a plusieurs enjeux. Ils utilisent surtout des plus petits arbres, mais je sais qu’il y a des initiatives pour produire et utiliser des plants plus gros », précise le chercheur. « Sauf que ça ne s’improvise pas : il faut toute une infrastructure, des récipients adaptés, et une expertise spécifique. »
Au Québec, le gouvernement assume les couts, achète l’essentiel pour faire pousser les semis forestiers et gère les contrats avec les pépinières privées pour produire les espèces et dimensions nécessaires. En Ontario, c’est la compagnie forestière qui doit gérer l’approvisionnement et les couts, ce qui rend l’usage de grands plans (semis d’arbres) moins répandu et l’herbicide plus économiquement attractif.
« Mon point n’est pas de dire que c’est mieux au Québec ou mieux en Ontario. Il s’agit de montrer que la structure et l’organisation du régime forestier sont différentes. On ne peut pas juste copier un modèle », insiste M. Thiffault.
Un régime forestier historique et évolutif
Le régime forestier québécois a évolué au fil du temps. Avant 2013, les industriels géraient eux-mêmes les calculs de possibilité forestière et recevaient des crédits sylvicoles du gouvernement en fonction de leur reboisement.
Aujourd’hui, c’est le gouvernement qui planifie les scénarios sylvicoles et gère les travaux, garantissant aux scieries un approvisionnement minimal tout en plaçant l’excédent sur le marché public. « Le système actuel est conçu pour sécuriser l’approvisionnement industriel tout en investissant dans la sylviculture. Le gouvernement considère que payer pour ces travaux, c’est un investissement : ça crée de l’emploi, soutient les pépinières et contribue à l’économie locale », explique le chercheur.
S’inspirer sans faire du copier-coller
La comparaison Québec-Ontario illustre qu’il n’existe pas de solution unique. La réussite de la stratégie québécoise repose sur un investissement public massif et une organisation centralisée, tandis que l’Ontario opère dans un système de marché libre où les entreprises portent la responsabilité et les couts. « Il faut s’inspirer si l’on veut s’éloigner des herbicides, mais toujours en adaptant les pratiques au contexte législatif et organisationnel local », conclut Nelson Thiffault.
Le régime forestier du Québec est appelé à changer dans les années à venir puisqu’il a été établi voilà plus de 10 ans et, selon Nelson Thiffault, il est fréquent qu’après un certain temps, des ajustements et des modifications viennent changer la donne. Pour ce qui est de l’avenir du régime forestier ontarien, l’avancée dans les recherches scientifiques et les pressions auprès du gouvernement provincial viendront peut-être changer graduellement le fonctionnement, surtout dans un contexte économique où l’industrie forestière est menacée.
