Le scientifique Christopher Edge, fait de la recherche sur le glyphosate pour le Service canadien des forêts depuis plus de 15 ans et même s’il est ontarien d’origine, il travaille pour le Centre de foresterie de l’Atlantique basé au Nouveau-Brunswick.
Le recherchiste scientifique Christopher Edge
Il a accepté de partager avec nous son savoir afin que l’on comprenne mieux ce qu’est l’herbicide dont tout le monde parle.
L’herbicide glyphosate est utilisé en foresterie pour supprimer la végétation compétitrice et permettre aux conifères de pousser plus vite, mais également d’avoir une meilleure qualité.
« Ce qui se passe, c’est que lorsqu’une forêt est récoltée — et c’est généralement une coupe à blanc dans le scénario où le glyphosate est utilisé — on récolte des conifères. Ensuite, on en replante ou on laisse la régénération naturelle se faire. Dans la première ou deuxième année après la coupe, on plante de jeunes arbres qui mesurent environ 15 centimètres de hauteur. Et ils poussent lentement. Mais ce qui pousse beaucoup plus vite, ce sont les arbustes et la végétation du sous-bois », affirme le scientifique.
Or, de trois à cinq ans après la plantation, l’application de l’herbicide a lieu pour éliminer la végétation qui fait compétition aux petits conifères dans la recherche de lumière.
« Comme c’est appliqué par hélicoptère, ça tue d’abord la végétation la plus haute — donc beaucoup d’arbustes et parfois des érables, ou du cerisier de Pennsylvanie qui pousse rapidement. Donc, le changement est rapide et c’est presque permanent. Ce que j’aimerais souligner cependant, c’est que ça ne change pas les espèces présentes : tu as toujours les mêmes espèces, mais en moins grande abondance », explique Christopher Edge.
L’utilisation du glyphosate permet d’accélérer la succession forestière naturelle, éventuellement les conifères grandiraient assez pour dominer la végétation plus basse. Sans herbicide, la régénération des forêts prendrait entre 60 et 80 ans au lieu de 40 ans, ce qui signifie le double du temps avant de pouvoir recouper les arbres de cette zone. « C’est un changement forestier. Tu passes d’une forêt mature à une ouverture. Et dans cette ouverture, il y a plus de lumière, donc plus d’arbustes fruitiers qui y poussent. »
Selon M. Edge, la molécule de glyphosate est très spécifique aux plantes. Sa façon d’agir, c’est qu’elle interrompt une voie de synthèse d’acides aminés (un processus biochimique de la plante) et cette voie se trouve seulement chez les plantes. Puisque c’est un des herbicides les plus utilisés à l’échelle mondiale, les scientifiques qui font de la recherche ont accès à une quantité d’études incroyable.
« On ne pense pas qu’il y ait un effet toxique direct du glyphosate sur autre chose que les plantes. Beaucoup d’études ont regardé les concentrations ou expositions au glyphosate qui pourraient avoir des effets sur d’autres organismes : des amphibiens, des insectes, des mammifères, des oiseaux, et bien d’autres. Et oui, il est possible d’ingérer assez de glyphosate pour avoir un effet négatif, mais les quantités utilisées entrainent des concentrations bien en dessous de ces seuils. »
Photos issues des recherches de Christopher prise sur la route Portelance en collaboration avec la Première Nation de Wahnapitae, en Ontario, dans le district du Grand Sudbury :
Avant la pulvérisation aérienne de glyphosate en 2018
Après la pulvérisation aérienne de glyphosate en 2018
Après la pulvérisation aérienne de glyphosate en 2021
Après la pulvérisation aérienne de glyphosate en 2022
Après la pulvérisation aérienne de glyphosate en 2020
Comparaison d’endroit pulvériser et non pulvériser
Photo agrandie de l’endroit en 2023
La règlementation au Canada fonctionne comme suit : les données soumises à l’Agence de règlementation de la lutte antiparasitaire indiquent à quelles concentrations des effets sont prévus. Ensuite, les chercheurs regardent combien ils s’attendent à en trouver dans l’environnement et ils comparent ces deux valeurs. « Si la quantité attendue dans l’environnement est beaucoup plus basse que là où des effets sont prédits, alors on considère que le risque est faible ou que les effets négatifs sont faibles », affirme Christopher Edge.
Les recherches menées par M. Edge et ses collègues scientifiques dans les forêts de l’Atlantique ont démontré la présence de l’herbicide jusqu’à un an après son application. « Nous avons mesuré les concentrations de glyphosate dans les tissus végétaux de plantes vivantes, mais les concentrations présentes sont trop faibles pour poser un risque aux espèces non ciblées. Il n’y en a pas assez. »
En Colombie-Britannique, d’autres travaux ont trouvé les mêmes résultats : de faibles concentrations dans les tissus vivants pendant plusieurs années après application. « Donc, oui, il est présent, mais pas à des niveaux qui devraient causer des effets. Nous avons aussi prélevé des échantillons d’eau ici, au Nouveau-Brunswick, pour voir si ça se retrouvait dans les cours d’eau et sur 280 échantillons d’eau, le glyphosate n’a été détecté qu’une seule fois, à une concentration très faible, bien en dessous du seuil fixé pour protéger la vie aquatique. »
La société moderne se souvient encore de l’usage massif du pesticide DDT dans l’agriculture et la sylviculture canadienne durant les années 1940 jusqu’à son interdiction en 1985. Il est maintenant classé comme un polluant organique persistant puisqu’on en retrouve encore des traces dans les sols, les lacs, les rivières et dans les tissus adipeux d’animaux sauvages, parfois même chez l’humain.
Le glyphosate est venu le remplacer et sera peut-être aussi éventuellement remplacé. Des recherches sont en cours pour trouver des alternatives. Nelson Thiffault est également un chercheur scientifique en foresterie, collègue de M. Edge, il est basé au Centre de foresterie des Laurentides dans la région de Québec. « Lui, il a étudié des alternatives pour la plantation, comme faire pousser les plants plus grands en pépinière, ou développer de plus grosses racines pour augmenter leur survie et leur compétitivité. Dans le passé, certains ont étudié d’autres stratégies : du débroussaillage manuel, ou même l’utilisation de chèvres pour brouter la végétation. »
Bien qu’amusantes, ces méthodes sont trop onéreuses, demandant aussi beaucoup de main-d’œuvre et qui restent difficile à mettre en place. « Donc ça ne fonctionne pas quand on veut le faire sur de grandes superficies, ou dans le Nord de l’Ontario, où on est parfois très loin des villes. Ces recherches ont montré que ça pourrait marcher, mais que ce n’est pas réaliste. Les travaux de Nelson, eux, révèlent un certain potentiel, mais ce n’est pas encore applicable à grande échelle », conclut le chercheur scientifique pour le Service canadien des forêts, Christopher Edge.
