Une pétition à signer de la part de Greenpeace Canada, un arrêté municipal à Moonbeam, des manifestations par des groupes autochtones : malgré cela, le sujet du glyphosate est plutôt méconnu par la population. Cet herbicide utilisé dans le cadre de la reforestation des zones coupées à blanc par l’industrie forestière qui domine les emplois dans la région inquiète les militants concernant le sort de la végétation et de la faune à long terme.
Le groupe d’ainés Traditional Ecological Knowledge (TEK) est formé de membres des Premières Nations de l’Ontario du Traité de Robinson-Huron, situé entre Sault Ste. Marie et North Bay. Leurs premiers rassemblements pour discuter de l’usage du glyphosate dans les forêts datent de 2013. Ils sont derrière la coalition Stop The Spray et initiateurs des premières campagnes de sensibilisation.
Des représentants des ainés TEK ont assisté à la 50ᵉ Assemblée annuelle des chefs de l’Ontario pour promouvoir l’adoption, par le COO, de la campagne visant à mettre fin à l’utilisation du glyphosate en foresterie
Les membres de ce groupe ont organisé plusieurs manifestations, la plus récente à Serpent River en aout dernier. De nombreuses lettres ont été envoyées aux gouvernements et ils ont rédigé un exposé de position, déposé une résolution du Robinson Huron Ogimaak et présenté en 2019 au Rapporteur spécial des Nations Unies, Baskut Tuncak, un mémoire sur les implications pour les droits de l’homme de la gestion et de l’élimination écologiquement rationnelles des substances et déchets dangereux ainsi que sur les dommages causés par l’utilisation du glyphosate sur le territoire du Traité Robinson Huron.
Un pilote de brousse ontarien, Joël Thériault, a joint le mouvement après avoir vu du haut des airs les endroits où le glyphosate avait été pulvérisé. Le choc qu’il a subi l’a poussé à créer une page Facebook nommée Stop The Spray Ontario.
De plus en plus de gens se lèvent pour défendre le mouvement. Un employé de l’aéroport de Chapleau a écrit sur les réseaux sociaux qu’il a été congédié pour avoir refusé de fournir à cette entreprise du carburant pour avion utilisé dans l’hélicoptère qui pulvérise du glyphosate dans la forêt.
Colombie-Britannique
Bien que les revendications dans le nord de l’Ontario soient plus remarquées par leurs proximités, des mouvements semblables sont en cours notamment dans l’ouest du pays, en Colombie-Britannique, où l’industrie forestière est un secteur d’activité important aussi.
Le Wilderness Comittee est un groupe qui dénonce les coupes à blanc en général, mais également l’usage du glyphosate dans les forêts de l’Ouest canadien. Sur leur site, ils mettent en lumière le géant de la fabrication de produits chimiques, Monsanto.
Le groupe est également solidaire de TEK Elders et leurs démarches.
Action d’une municipalité
Lors de la réunion du conseil municipal du 7 aout, le maire de Moonbeam, Luc Léonard, a présenté une résolution demandant à la province d’éliminer la pulvérisation aérienne de glyphosate.
Luc Léonard
Adoptée à l’unanimité, la résolution presse les gouvernements fédéral et provincial d’agir rapidement et recommande la création d’un comité consultatif d’experts pour protéger l’environnement, la faune et la santé publique.
La Municipalité s’engage aussi à collaborer avec l’Ontario ainsi que d’autres municipalités, et demande à son personnel de participer activement aux initiatives provinciales sur le sujet.
Derrière cette résolution se cache l’histoire familiale de Luc Léonard qui remonte au début des années 2000, lorsque sa femme a commencé à être très malade et les médecins à l’époque avaient de la difficulté à émettre un diagnostic clair.
En 2005, la conjointe du maire, Nathalie, consulte à la Lockwood Clinic de Toronto. Après de nombreux tests, le diagnostic tombe rapidement : une intolérance sévère au lactose. Le couple découvre que le problème ne vient pas seulement du lait, mais aussi des nombreux dérivés présents dans les agents de conservation.
Il entreprit de nombreuses recherches sur ce que c’est vraiment une intolérance au lactose et comment faire pour éliminer tous les produits qui pourraient nuire à sa femme. « J’ai fini par apprendre à force de poser des questions aux médecins qui se sont échappés en me disant qu’il s’agit d’un problème qui survient lorsque ton estomac a un manque d’enzymes de protéines pour digérer le lait. Donc là, j’avais le premier morceau à mon casse-tête », raconte-t-il.
Au fil des années, M. Léonard continue de s’informer au sujet des enzymes et c’est pendant les cinq dernières années qu’il découvre qu’en fait, le rôle du glyphosate est de détruire les enzymes qui synthétisent les trois acides aminés aromatiques essentiels (phénylalanine, tyrosine et tryptophane) chez la plupart des procaryotes, plantes et champignons.
Selon lui, il y a un lien entre cet herbicide et la montée des intolérances au lactose ou au gluten par exemple. « Parce que les vaches mangent le glyphosate, la vache donne du lait, tu bois du lait. On ne parle pas de quelque chose qui arrive en deux semaines, ça arrive avec le temps. Puis, il y a des corps humains qui sont plus vulnérables que d’autres », affirme-t-il. Il poursuit en disant : « Il y en a qui ont une meilleure tolérance, d’autres qui en ont moins. C’est ça qui arrive aux gens qui ont des problèmes de digestion, qui est de plus en plus fréquent, c’est qu’ils n’ont plus les enzymes pour digérer ce qu’ils ingèrent, ce qu’ils mangent. »
Puisque le glyphosate est utilisé également dans l’agriculture, l’Agence canadienne d’inspection des aliments a testé 3188 échantillons entre 2015 et 2016 pour voir s’ils contenaient des traces de l’herbicide. Du glyphosate a été détecté en moyenne dans 29,7 % des échantillons et 1,3 % d’entre eux dépassaient la limite permise. Cette donnée a été évaluée par Santé Canada, et aucune préoccupation pour la santé humaine n’a été décelée.
C’est dans les produits céréaliers, les produits de haricots, de pois et de lentilles, ainsi que les céréales et aliments pour nourrissons qu’ils ont retrouvé un plus grand pourcentage de glyphosate, et 3,9 % des échantillons de produits céréaliers dépassaient la limite.
La femme de M. Léonard a fini par se sentir mieux et lorsqu’ils ont accueilli leur troisième enfant en 2006, le bébé a reçu tous ses vaccins comme les autres. « Malheureusement, Hugo a été parmi les nombreuses personnes avec des effets secondaires du vaccin, donc on a un enfant qui est sévèrement autistique. »
Après avoir passé un mandat à titre de conseiller municipal, en 2018, M. Léonard fait compagne pour le poste de maire, mais n’obtient pas le siège. Il reprend tout de même la vie politique et remplace la mairesse lorsque celle-ci se lance en politique fédérale. Dans ses nouvelles fonctions, M. Léonard voit le sujet de glyphosate refaire surface lorsque le ministère des Richesses naturelles annonce l’application par pulvérisation aérienne de l’herbicide dans les forêts avoisinantes.
Le maire Luc Léonard a posé des questions aux employés provinciaux, mais il y avait une limite aux réponses que ces gens pouvaient lui donner.
J’ai décidé de pousser au-delà d’eux et de pousser le sujet où je pouvais le faire. J’ai présenté une résolution à mes conseillers qui l’ont appuyée à 100 %. Puis ça, ça a démarré une chaine que là… Moi, je fais à peu près deux heures de téléphone par jour depuis à ce sujet-là pour du monde de partout au pays !
Il aide également les municipalités qui désirent écrire leurs propres résolutions ou créer la leur. Bien au fait de la polémique que ça peut créer avec l’industrie forestière, il reste clair : « L’industrie forestière existait avant qu’on spray, puis elle va exister encore après. Une monoculture dans nos forêts, ce n’est pas nécessaire. Puis après, la base des forêts, ce sont nos abeilles qui ont besoin de polliniser pour assurer leur survie. »
L’homme politique sait également que sa résolution n’a pas plu au palier de gouvernement provincial, il l’a constaté à la dernière rencontre de l’Association des municipalités de l’Ontario. « Quand les ministres te prennent de côté, puis te demandent “qu’est-ce que tu fais là ?” Ça veut dire que tu fais quelque chose de bien. Parce que ça les dérange beaucoup, ça les sort de leur zone de confort. Ils m’ont demandé s’ils pouvaient me faire changer d’idée, puis j’ai répondu que non, absolument pas. »
