La fermeture imminente des services municipaux à Fauquier-Strickland illustre bien cette réalité qui menace l’avenir des petites communautés.
Conseil municipal de Val Rita–Harty.
Le soir même où la mairesse de Fauquier-Strickland, Madelaine Tremblay, annonçait publiquement l’échec de son plan en raison de dépassements budgétaires, une réunion du conseil municipal se tenait à Val Rita–Harty.
La mairesse, Johanne Baril, se souvient que l’ambiance était lourde d’émotions. « Quand j’écoutais Madeleine parler, je me disais qu’ils n’y avaient surement pas tant de gens branchés sur leur système d’eau. Nous aussi, on était au bord du précipice avec notre plan d’eau », confie-t-elle.
Une pression inégale pour les petites communautés
Pour Mme Baril, le problème est structurel : les attentes du gouvernement provincial envers les petites municipalités sont les mêmes qu’envers les grandes villes, sans tenir compte des ressources humaines limitées. « Tous les services, on n’a pas le choix de les offrir, mais il faut le faire selon les règlementations. Et nous, on n’a pas de spécialistes dans rien ! »
Le personnel administratif de Val Rita–Harty se résume à trois employés, qui doivent gérer un éventail impressionnant de dossiers allant de la comptabilité à la rédaction des règlements municipaux. « Ils portent plusieurs chapeaux et font de leur mieux avec ce qu’ils ont », explique la mairesse.
La Municipalité a toutefois trouvé une bouée de sauvetage en collaborant avec un organisme sans but lucratif (OBNL) spécialisé en gestion municipale. « C’est le conseil au complet qui a pris cette décision-là. Nous avons mis tous nos espoirs dans eux parce qu’on sent que ça allait tout croche. Ça n’avait pas de bon sens. Ça rentrait, ça sortait, pas capable de garder notre monde, pour toutes sortes de raisons. Nous trouvions des pépins, des surprises », indique la mairesse.
Cette collaboration leur a permis de travailler à l’élaboration du plan de gestion des actifs, maintenant exigé par la province. Mais même avec l’appui de consultants externes, la responsabilité de planifier les stratégies revient aux élus et à l’équipe municipale. « Quand tu ne connais pas ça, tu fais de ton mieux. Le conseil en connait un peu, mais pas à ce niveau-là », admet Mme Baril.
Le premier rapport soumis à la province a été rejeté pour cause d’incomplétude. Ce revers a été un électrochoc. « Ça nous a forcés à revoir l’ensemble de nos démarches », dit-elle. L’équipe a dû remettre en question le travail de toute une année. Ce moment de remise en question a marqué un tournant.
Redéfinir les priorités
Plutôt que de se décourager, la Municipalité a décidé de réinvestir — à moindre cout — dans une deuxième version du plan, cette fois beaucoup plus structurée et adaptée aux besoins réels de la communauté. L’objectif était de recentrer les efforts sur les services essentiels.
« Il faut arrêter de vouloir tout rénover pour que tout soit parfait. Ce qu’on veut, c’est que nos routes soient sécuritaires, que l’eau coule quand on ouvre le robinet et que les services d’urgence répondent quand ça compte. »
Cette philosophie marque une rupture avec les approches du passé. « On ne fera pas moins, mais on va le faire mieux, avec ce qu’on a. »
Éviter l’insolvabilité, préserver l’autonomie
Pour la mairesse Baril, tout cela s’inscrit dans une vision à long terme. Inspirée par les difficultés vécues à Fauquier-Strickland, elle souhaite éviter que Val Rita–Harty subisse le même sort. Le plan en cours de finalisation, qui sera présenté en aout, s’étendra sur 50 ans.
Si on ne s’aligne pas tout de suite, dans 50 ans, on n’y arrivera pas.
L’insolvabilité pourrait signifier la fin de l’autonomie municipale et l’amalgame avec une ville voisine, comme Kapuskasing. « Et là, oublie ça la francophonie. Et oublie ça, passer en priorité pour les chemins. On ne veut pas ça. »
Val Rita–Harty, à majorité francophone, a toujours résisté à l’amalgamation. « On était une petite entité, et il y a plusieurs années, ils se sont vraiment battus pour ne pas être fusionnés. On ne veut pas que ça nous arrive. »
Le plan d’eau : un cas emblématique
Le réseau d’eau potable est un symbole de la complexité financière que vivent les petites municipalités. Construit à l’époque pour traiter l’eau des rivières, le système actuel n’est pas adapté à l’eau de puits riche en fer. Résultat : corrosion, bris d’équipements électroniques, gout désagréable et surutilisation de chlore.
Avec les nouvelles normes provinciales sur la qualité de l’eau, la remise à niveau du système a vu son cout bondir de 5 à 9 millions de dollars. « Juste pour respecter les normes environnementales, il a fallu ajouter trois-millions à notre plan initial », explique Mme Baril. La Municipalité a donc choisi de rénover en plusieurs étapes.
Et la facture ne sera pas partagée également : seuls les 274 foyers de Val Rita branchés au système devront payer, puisque les résidents de Harty utilisent encore des puits privés. En plus, une partie des frais d’eau potable est réservée pour d’éventuelles réparations, alourdissant la charge pour les contribuables. La province a aussi interdit l’utilisation de fonds municipaux généraux ou de réserves non dédiées au projet.
Des signes d’espoir
Malgré ces défis, un vent de renouveau souffle sur Val Rita–Harty. Alors que la population avait chuté, les chiffres sont à la hausse. Un symbole fort s’installe avec l’arrivée de petites familles. La Municipalité, qui avait dû fermer son école il y a quelques années, aurait maintenant assez d’enfants pour rouvrir avec environ 125 élèves — contre seulement 12 lors de la dernière année de fonctionnement. « C’est bien curieux, mais encourageant. »
Le plan de gestion des actifs de la Municipalité de Val Rita-Harty sera présenté le mois prochain lors d’une réunion du conseil municipal. Une inquiétude demeure : leur mandat est presque terminé et l’idée que les successeurs dévient de la trajectoire qui est visée est une possibilité. « De faire tout ce travail et que ceux qui prendront la relève pensent complètement différemment et retournent dans les mêmes paterns en ne sachant pas, comme nous ne savions pas avant », conclut-elle.
